L’apogée roman

1. L’église des seigneurs de Beaugency

L’église primitive de la citadelle est construite vers 1030. Il s’agit d’une collégiale châtelaine. Le terme « collégiale » désigne une église desservie par un collège (= ensemble) d’hommes pieux, ici il s’agit de chanoines. Elle est dite « châtelaine », car les chanoines sont au service du seigneur local. Lancelin Ier règne alors en maître sur le castrum, soumettant les chanoines à une tutelle laïque capricieuse.

Mais vers 1100, le vent de la réforme grégorienne souffle dans le val de Loire grâce à l’évêque de Chartres, Yves ! Celui-ci entre en contact avec le seigneur Raoul de Beaugency afin de préparer un concile visant à réconcilier le roi de France Philippe avec L’Église. C’est le 1er concile de Beaugency ; il se tient dans la collégiale en 1104. Pourquoi choisir Beaugency pour un tel concile ? Le seigneur de Beaugency appartient à la maison de Blois, fief de la couronne de France. La collégiale de Beaugency offre donc un territoire relativement neutre qui, tout en étant lié à la couronne de France, jouit d’une réelle autonomie.

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Denier d’argent de Raoul de Beaugency (923-936) (Monnaie. Denier, Beaugency, Raoul. In A. Gallica [en ligne]. Bnf, 11/06/2014 [consulté le 01/07/2017]. Disponible sur http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b10414607v.r=Beaugency)

2. Une abbaye pour les chanoines

L’influence réformiste d’Yves de Chartres ne s’arrête pas au concile. Entre 1104 et 1108, Raoul construit l’abbaye pour offrir aux chanoines un espace autonome et calme, propice au recueillement1a. De séculiers, les chanoines deviennent réguliers. En effet, entre leurs nouveaux murs, ils mènent une vie régulière, c’est-à-dire régie par une règle de vie. Ils n’en poursuivent pas moins les activités pastorales hors de leurs murs : paroisse St-Firmin, Hôtel Dieu, léproserie. L’obéissance à une règle implique également qu’ils ne soient plus directement sous l’autorité du seigneur local, mais sous celle d’un abbé, d’où le terme « abbaye ». C’est ainsi que la collégiale devient abbatiale, c’est-à-dire église d’une abbaye.

En 1140, les finances vont bien et Raoul transforme l’église qui devient la vaste abbatiale romane que nous contemplons aujourd’hui, à quelques modifications près. En l’absence de documents écrits, c’est l’étude stylistique qui a permis de distinguer deux campagnes de construction1b :

  1. le chevet, le transept non saillant et les bas-côtés ;
  2. la nef et la façade occidentale.
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L’abbaye de Beaugency – Vue cavalière qui permet d’imaginer la disposition médiévale des bâtiments de l’abbaye, gravure du XVIIe s. (Vergniole E., « La collégiale Notre-Dame de Beaugency : les campagnes romanes », Bulletin Monumental, vol. 165, no 1,‎ 2007, p. 72, d’après B.n.F., F.st. Ve 20, fol 42.)

3. L’abbatiale au service d’Aliénor

C’est en 1152 que s’est tenue, dans l’abbatiale, l’annulation du mariage de Louis VII et Aliénor d’Aquitaine2, prémisse à la guerre de Cent Ans. Flash back pour comprendre…

Établissement du royaume latin en Orient

En 1099 les croisés prennent Jérusalem et établissent un royaume latin en Terre Sainte. Quelques décennies plus tard, le royaume latin se maintient difficilement. Raison de plus pour « se croiser », autrement dit partir en croisade. Notez que Jérusalem sera prise par Saladin en 1187 et la chute d’Acre en 1291.

La plus féminine des croisades

Louis VII est prêt à de nombreux sacrifices pour se recueillir sur le tombeau du Christ mais pas celui de laisser sa femme seule à Paris. C’est donc la première croisade à laquelle de nobles dames participent. On arrive enfin à Antioche, en Syrie.

Là, l’oncle d’Aliénor, Raymond de Poitiers les reçoit somptueusement. C’est qu’il a besoin de l’armée du roi pour défendre les terres que son ancêtre a acquise. Mais le roi n’a qu’une seule priorité : Jérusalem et il s’apprête à prendre congé de ce Raymond qui semble avoir tournée la tête de sa nièce.

Direction Beaugency !

Coup de théâtre : Aliénor refuse ! Louis VII l’emmène de force à Jérusalem. Après les dévotions au St-Sépulcre, les époux rembarquent pour la France en faisant bateau à part. Leur réconciliation sur les conseils du pape ne tient guère ; Aliénor fait demander l’annulation du mariage pour consanguinité. C’est dans l’abbatiale de Beaugency que la rupture est prononcée.

Tout pourrait s’arrêter là. C’est sans compter sur les plans d’Aliénor. A peine 6 mois plus tard, Aliénor, âgée de 30 ans se remarie avec Henri II Plantagenêt, de 10 ans son cadet. Comte d’Anjou et duc de Normandie, il hérite du trône d’Angleterre. Aliénor lui apporte le vaste duché d’Aquitaine sur un plateau. La moitié de la France est désormais aux mains des Anglais, certes vassal du roi de France pour lesdites terres. Il n’empêche : les bases de la guerre de 100 ans sont posées…

Épilogue : la légende noire d’Aliénor.

Aliénor n’est certes pas la séductrice insatiable décrite par nombre de chroniqueurs, des ecclésiastiques voyant dans la femme, la figure de l’Eve biblique. Mais il est fort probable qu’elle ait commis plusieurs infidélités qui ont blessé Louis VII, réellement épris. Aliénor, bercée d’amour courtois, peut-elle concevoir l’amour passionnel en dehors du mariage ? Elle a certainement inspiré le personnage de Guenièvre du cycle d’Arthur rédigé la génération suivante par Chrétien de Troye.

Lexique

  • Abbatiale : église d’une abbaye.
  • Abbaye : terme du XIe, formé à partir du mot Abba de l’hébreu « père ». Établissement où vit une communauté catholique sous la direction d’un abbé. Elle est constituée de différents corps de bâtiments : dortoir, réfectoire, pressoir, salle capitulaire, abbatiale.
  • Chanoine : du latin canonicus, « la règle », car ils suivent la règle dite de St Augustin. Les chanoines sont des prêtres ou des laïcs attachés au service d’une église, celle d’un évêque (= cathédrale) ou celle d’un seigneur (= collégiale). 
  • Collégiale : église d’un seigneur.

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