Le vitrail des poilus

Désignation

  • Appartient à un ensemble de 2 verrières : vitrail de Notre-Dame des Aydes (bas-côté nord) + vitrail des Poilus (bas-côté sud)
  • La signature sur le vitrail Notre-Dame des Aydes indique que les verrières ont été réalisées par l’atelier Louis Gouffault d’Orléans. Probablement le même maître verrier, étant donné la ressemblance stylistique, notamment calligraphie identique.
  • 1935
  • Chaque vitrail comporte une inscription permettant d’identifier et dater l’événement relaté : « Souvenez-vous de ceux qui sont tombés pour nous 1918 » pour le vitrail des Poilus ; « Translation de ND des Aydes de Beaugency à Tavers 7 juin 1793 » pour le vitrail de Notre-Dame des Aydes.

Le renouveau du vitrail des années folles

Si au XIXe s. le vitrail devient l’objet d’une production industrielle, à l’instar des statues de plâtres, et perd en qualité artistique, il connaît un renouvellement sans précédent au cours des années folles avec l’épanouissement de l’Art nouveau. Les nombreux progrès techniques et le foisonnement des styles transforment les fixations, la palette, l’iconographie et la portée spirituelle.

Le vitrail des Poilus n’est sans doute pas d’une immense valeur, mais il s’inscrit pour partie dans ce renouveau. Tout de suite, les couleurs et le sujet interpellent : quelles sont ces teintes froides, nimbées de violet, et ce sujet qui paraît inédit ? Il faut dire qu’en 1930, Louis Gouffault créer son atelier à Orléans et fait former son fils, – lui-même n’étant que gestionnaire-, par des maîtres limogeais et suisses, ainsi que par des professeurs d’histoire de l’art sacré.

Les vitraux des Poilus, témoins de l’Union Sacrée

A cette époque, les paroisses commandent un nouveau thème aux maîtres verriers tels que Gouffault, celui de l’hommage aux Poilus. L’archévêque de Rouan écrit d’ailleurs en 1915 : « De beaux monuments patriotiques seront élevés plus tard à l’honneur de tous, nous le savons et y applaudissons par avance. Est-ce assez néanmoins ? Nous croyants, nous ne le pensons pas. Pour que notre cœur se satisfasse, c’est à l’intérieur de nos églises qu’il convient de fixer leur mémoire… Rassemblons donc là, en quelque façon demi-concrète demi-spirituelle, nos morts de la guerre… Faisons apparaître leurs noms à quelque endroit de l’édifice et qu’ils disent à la postérité ce qu’ils furent » Les croyants de Tavers, dont la commune a fourni un contingent important de soldats, n’échappent pas à la règle.

Depuis la guerre, l’heure est à l’Union Sacrée. Les haines culminant avec la séparation de l’Eglise et de l’Etat (1905) s’atténuent dans la nécessité de faire front commun. Les Poilus ont leur place dans les églises. Et ils sont même associés à Jeanne d’Arc qui est décrétée leur patronne. Cette association iconographique peut-être directe comme sur le vitrail de Changy, ou indirect, comme à Tavers. Ainsi faut-il comprendre la présence de la statue en plâtre de la sainte, et peut-être l’acquisition du tableau de Ste-Geneviève, dont nous avons rappelé la confusion avec Jeanne.

La foi en la Vie éternelle

Si le thème étonne, il ne constitue pas un apax (= un fait unique). En réalité, aucune étude sur les vitraux des poilus ne semble avoir été menée, sauf en Normandie, où trois cents vitraux ont été inventoriés. Ils témoignent :

  • de la diversité des représentations, avec une individualisation fréquente des soldats,
  • du choix d’un emplacement discret, souvent dans la partie occidentale de l’édifice, afin de ménager les relations entre l’Eglise et l’Etat,
  • de la croyance en la présence de Dieu au cœur des souffrances et en la Vie éternelle, manifestée par la présence de Marie ou l’évocation de la Résurrection.

De fait, à Tavers, l’image du Ressuscité domine les soldats recueillis autour du prêtre et de l’autel, tandis que les tranchées se dessinent en arrière-plan. Elle perce un Ciel couvert et obscurci aux teintes violettes, qui sont celles du deuil. La souffrance demeure implicite, pudiquement évoquée par des symboles, aucune trace manifeste, aucune représentation morbide.

Ce n’est pas un Christ ensanglanté, c’est un Christ compatissant, lumineux, dans la plénitude de la vie qui figure sur le vitrail de Tavers.  De ses rayons, il inonde les hommes qui célèbrent l’eucharistie à même la terre, dans l’abîme du champ de bataille. Il vient chercher l’Homme en Enfer, comme dans l’image traditionnelle de la descente aux limbes. Mais ici, la Croix brandie par l’officiant semble à l’origine de son surgissement. Plantée ainsi, elle se fait symbole de la foi et de l’espérance au cœur des pires atrocités. Symbole du désir d’Au-delà des soldats à l’heure de vérité. Voici l’homme fini dans son désir infini de l’Infini…

Conséquences de la Grande guerre à Tavers

La Grande guerre a été lourde de conséquences pour les habitants de Tavers. Deux agriculteurs sur cinq ont été mobilisés pour servir, la plupart dans l’infanterie où les pertes sont plus importantes. C’est 6% de la population, un pourcentage plus élevé que les communes alentours. Au village, il reste surtout de très jeunes garçons, de femmes et des gens âgés pour travailler dans les champs. Près d’un tiers des terres sont laissées à l’abandon…

55 soldats ne reviendront pas (sur une population qui comptait 900 habitants en 1914). Parmi les survivants, nombreux sont les blessés, amputés, estropiés et gazés. On raconte que c’est routine pour le médecin de Beaugency de retirer un éclat d’obus ou de grenade qui fait surface d’un coup de bistouri sans anesthésie aux anciens combattants du canton. Autant dire que les belles forces vives d’avant-guerre qui faisaient tourner Tavers ne sont pas prêtes de se retrouver. Le village n’a pas souffert de destruction, mais il connait un profond ralentissement économique.

Cependant, Tavers n’est pas un cas unique : pour pallier à la chute du niveau de vie des paysans des années 20 et moderniser l’agriculture, on crée le crédit agricole. Petit à petit, le village se transforme, et tandis que les premiers tracteurs apparaissent, les habitants entament leur travail de mémoire qui commence par la réalisation du vitrail des poilus, en 1935.